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L'arc,
une arme de Guerre
Les Germains et les Gaulois, au dire de César, méprisaient les armes de
jet et ne faisaient pas usage de l’arc à la guerre. Pourtant, à mesure que
les armes offensives se perfectionnaient chez un peuple, force était aux
nations voisines, toujours exposées à une attaque de sa part, de se mettre
en mesure de soutenir la lutte avec quelque chance de succès, soit en
augmentant leurs moyens de défense, soit en perfectionnant à leur tour
leur armement.
Les
Gallo-Romains en arrivèrent donc peu à peu à employer l’arc. Il en fut de
même chez les Francs qui, au moment de leur invasion en Gaule, n’avaient
pour armes que la hache, appelée frankiske, et le hang,
sorte de pique munie d’un harpon. L’arc n’était pourtant inconnu ni de
l’un ni de l’autre de ces peuples, et on a prouvé qu’ils l’utilisaient à
la chasse ; mais leur principale qualité militaire consistant à fondre sur
l’ennemi, ils n’estimaient que l’homme assez valeureux pour aborder son
adversaire en corps à corps et dédaigner les armes qui pouvaient
l’atteindre de loin.
L’arc
passe pour avoir été adopté par les Francs à la guerre, un peu
antérieurement au règne de Clovis (465). Toutefois, à l’époque où les
Arabes, après avoir fait la conquête de l’Espagne, envahissent la Gaule
par le midi, on voit les troupes de Charles Martel n’opposer aucun
projectile aux flèches des archers berbères de l’armée des Sarrasins et se
contenter de leurs lances et de leurs lourdes épées pour les vaincre et
les mettre en déroute dans la plaine de Poitiers (732). Un simple coup
d’œil jeté sur l’histoire des siècles suivants nous montre au contraire
que le soin d’entretenir des gens de traits ou des tireurs, de les
armer convenablement et de les exercer, devient bientôt un des soucis des
différents monarques qui président aux destinées de la France. Dans ses
Capitulaires, Charlemagne exige « que les soldats soient armés d’une
lance, d’un bouclier, d’un arc avec deux cordes et de 12 flèches ». La
désorganisation générale qui suit la mort de ce prince (en 814) fait qu’on
se préoccupe peu de l’exécution des ordonnances réglant l’équipement, et,
pendant longtemps, chacun s’arme à sa guise ; mais dès que s’impose de
nouveau la nécessité de mettre une société armée en présence des Barbares
du Nord (Normands) qui envahissent et ravagent la terre gauloise, jetant
l’effroi avec leurs arcs dont ils excellent à se servir, on se groupe, on
s’associe pour former des compagnies de défense et l’arc est choisi de
préférence comme étant plus apte à lutter contre les armes de l’ennemi.
En
Angleterre, ce furent aussi les Normands qui vulgarisèrent son usage en
débarquant sur les côtes de la Grande-Bretagne au moment de la conquête.
Avant cette époque les Anglo-Saxons ne l’employaient guère qu’à la chasse
et préféraient pour le combat la hache, l’épée, la lance ou la masse : ce
furent les armes principales dont ils se servirent contre les conquérants,
à la bataille d’Hastings (1066). Dans cette mémorable journée, les archers
normands de l’armée de Guillaume étaient au contraire nombreux : ce furent
eux qui engagèrent l’action. Leurs arcs n’avaient pas plus de 1m50 de
longueur ; à leur ceinture ou à leur cou étaient attachés le carquois
qu’on nommait couire et l’étui de l’arc appelé archais. Tout
d’abord, les Anglo-Saxons retranchés derrière des palissades, ou couverts
par leurs grands boucliers, ne sont pas atteints par les flèches que les
Normands leurs envoyent de but en blanc ; mais bientôt ceux-ci, changeant
leur tir, parviennent à lancer leurs traits en l’air avec assez d’adresse
pour qu’ils retombent sur l’ennemi derrière ses abris et, comme le dit
Robert Wace dans son célèbre Roman de Rou :

Quant li saëtes revenaient
Desoz les testes los chaieient,
Chiés et viaires los percoent,
Et à plusors les olis crevoent :
Ne n’osoent les oils ovrir
Ne lor viaires descouvrir.
Par
suite de la conquête, la race saxonne arrive à se fondre peu à peu dans la
race normande ; dès lors, l’arc prend dans l’armement des Anglais une
place qu’il n’occupe ni ne conserve chez aucune autre nation de l’Europe.
Au XIème siècle, en effet, l’arbalète perfectionnée est apparue. Reconnue
comme trop meurtrière, elle est interdite, en 1139, par le Concile de
Latran soucieux d’éteindre les guerres entre nations chrétiennes, et son
emploi n’est autorisé que pour combattre les infidèles. L’Espagne, qui
lutte désespérément contre l’invasion des Maures, prêche bientôt
d’exemple : elle a abandonné l’arc, depuis quelque temps déjà, et commence
à se distinguer par le soin qu’elle apporte à la fabrication de l’arme
nouvelle. Beaucoup d’autres nations la suivent dans cette voie.
L’arbalète avait d’ailleurs fait ses preuves dans la première croisade
(1087). On ne peut douter, en effet, que ce ne soient de traits envoyés
par l’arbalète dont veut parler Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis 1er,
lorsqu’elle rapporte que les flèches des Croisés « perçaient les
meilleures armes défensives et s’enfonçaient tout entières dans les
murailles des villes contre lesquelles on les tirait ». L’opinion que de
tels effets ne pouvaient être produits par des ars ordinaires paraît
confirmée, d’ailleurs, par Anne Comnène elle-même qui ajoute que les
Croisés « tendaient ces arcs avec leurs pieds » ; or, c’est bien de cette
façon qu’on tendait l’arbalète au début de son invention. Toutefois,
Saint-Louis augmenta le nombre des archers qu’il emmena dans son
expédition d’outre-mer, reconnaissant que les arbalétriers, soit à pied,
soit à cheval, qui accompagnaient l’armée des Croisés, ne pouvaient
toujours s’employer utilement contre les archers turcs. Pourtant Joinville
prétend que ceux-ci s’enfuyaient rien qu’en voyant « mestre pieds en
estrier des arbalètes », pour les armer, assertion qui peut paraître
surprenante si l’on songe que cette arme n’était pas connue des infidèles
puisqu’ils s’en servaient eux-mêmes, notamment pour envoyer le feu
grégeois dans le rang des croisés. En tout cas, les traits de leurs
archers étaient également redoutables par leur force de pénétration et
leur justesse.
Le
« Soudan d’Egypte » avait une garde de tireurs particulièrement adroits ;
c’étaient des enfants d’Orient que lui vendaient des marchands et qu’il
soumettait de bonne heure à un entraînement spécial : « il les élevoit
dans sa maison, dit Joinville, jusqu’à tant la barbe leur venoit, de telle
manière que selon ce qu’ils étoient le Soudan leur faisoit faire des arcs
à leur point (c’est-à-dire à leur force) et sitôt qu’ils se renforçoient
ils jetoient leurs foibles arcs dans l’arsenal du Soudan, et le maître
artilleur leur bailloit des arcs aussi forts qu’ils pouvoient teser
(tendre) ».

Il ne faut pas oublier qu’en bataille rangée rien ne pouvait encore
remplacer l’arc entre les main du soldat d’infanterie. Les archers seuls,
en effet, pouvaient, étant serrés les uns contre les autres, se servir de
leurs armes : il fallait plus de place aux arbalétriers pour manier et
employer les leurs. Mais l’arc offrait pour une troupe en campagne
d’autres avantagez sur l’arbalète : il était d’abord d’un prix moins
élevé, était plus portatif, moins embarrassant et plus facile à entretenir
et à réparer ; enfin, et c’est an cela que consistait sa réelle
supériorité, « un archer bien exercé pouvait envoyer 12 flèches en une
minute, tandis qu’un arbalétrier adroit mettait le même temps pour tendre
son arme et décocher son trait ». Une autre considération fit parfois
préférer l’arc à l’arbalète dans des rencontres avec des troupes composées
d’archers, c’est que les flèches envoyées par le parti adverse pouvaient
être de nouveau utilisées contre lui si l’on avait des arcs, mais
restaient sans utilité si l’on avait que des arbalètes. Or, renouveler sa
provision de traits à l’aide de ceux que l’ennemi lançait, fut une
préoccupation constante chez les tireurs de tous les pays et de toutes les
époques. On conçoit, en effet, que le carquois, eût-il renfermé plus de 18
flèches comme celui des Anglais qui en contint à un moment 24, il était
bientôt vide. Il fallait alors avoir recours aux convois de munitions qui
suivaient ou aux valets d’armée dont le rôle souvent périlleux consistait
principalement à ramasser les flèches sur le champ de bataille (fig.39).

Malgré les avantages nombreux que présentait l’arc et tandis que les
Anglais lui restaient obstinément fidèles, il y eut toujours en France une
sympathie marquée pour l’arme nouvelle. On trouve dans un manuscrit
intitulé, Le Débat des Héraults d’armes de France et
D’Angleterre, une discussion curieuse à ce sujet. Les deux
interlocuteurs vantent à tour de rôle les mérites de l’une et l’autre de
ces armes. L’arbalétrier français prône la sienne, mais il se borne à
démontrer sa supériorité sur l’arc dans un combat naval. « Car ung archier
ne peut tirer en mer que ce ne soit par-dessus le bord de la nef et à
grand dangier pour luy et si ne peut faire bonne sééte tant pour la paour
que pour le branle de la nef… ». Au contraire « un arbalétrier peut tirer
sous couvert…et par ung petit pertuis et sans danger ou péril peut tuer ou
blécier son adversaire et quelque paour ne quelque branleque fasse la nef
l’arbaleste porte la force de son traict. Et pour ce, voit-on que ung
vaisseau de France à la mer, tant pour tant déconfit toujours ung vaisseau
d’Angleterre… ». Quelque fondée que pût être cette affirmation sous le
rapport de la guerre maritime à cette époque, il n’en resta pas moins vrai
que, dans les guerres continentales, les Anglais, grâce à leurs archers,
conservèrent sur nous l’avantage. L’habileté de tous les tireurs de la
Grande-Bretagne était universellement reconnue, et, chez nous, celle des
Ecossais en particulier jouissait, de longue date, d’une grande
réputation. On prétend que Saint-Louis se fit accompagner en Terre Sainte
d’un corps de vingt-quatre Ecossais, et qu’après lui d’autres rois de
France incorporèrent dans les rangs de l’armée bon nombre d’archers de
cette nation, bien avant la création par Charles VII du corps connu sous
le nom de Garde écossaise. Malgré l’exemple de ces archers renommés,
malgré l’expérience faite, au temps des croisades, des arcs orientaux
appelés vulgairement arc turquois, les Français continuèrent à montrer de
jour en jour leurs préférences pour l’arbalète.
Dès
que s’ouvrit la longue période au cours de laquelle pendant plus d’un
siècle (1337 à 1453) les Anglais et les Français ne cessèrent de se faire
la guerre (Guerre de Cent ans), nos troupes eurent l’occasion de constater
à leurs dépens quels terribles effets pouvaient produire des archers
adroits et bien disciplinés. L’habileté et la vigueur des tireurs anglais
n’étaient pas seulement, en effet, ce qui faisait d’eux « la milice
redoutable, la fine fleur des archiers du monde », suivant l’expression
dont se servait plus tard Philippe de Commines à leur égard, mais leur
esprit de discipline, leur façon de combattre et de se développer sur un
champ de bataille, leur donnaient souvent l’avantage sur des troupes plus
nombreuses mais moins bien organisées.
A la
bataille de Crécy en 1346, les arbalétriers génois, à la solde du roi de
France, essayent vainement de se servir de leur arme dont la pluie a
mouillé la corde ; les archers anglais, qui avaient pris la précaution
d’abriter leurs arcs sous leurs chaperons, s’avancent alors, « font voler,
comme le dit Froissart, leurs sagettes si vivement que ce semblait neige »
et dans l’effroyable tourbillon produit par les Génois qui se replient,
ils tirent à coup sûr, sans qu’un seul de leurs traits s’égare et sans que
la chevalerie française puisse faire un mouvement. Cette victoire des
Anglais, dont tout l’honneur revient à leurs archers, eut comme
conséquence de leur permettre de s’établir en France.
A la
bataille de Poitiers, en 1356, ce sont six mille de leurs archers qui,
sous la conduite du prince de Galles, déterminent encore notre défaite. La
haine qui existait entre les deux nations, l’exaspération produite en
France par ces échecs successifs, provoquèrent, de part et d’autre, des
accusations de déloyauté et de barbarie. Le bruit courait chez les Anglais
que, lorsqu’ils tombaient au pouvoir des Français, ceux-ci leur coupaient
trois doigts de la main droite pour les rendre désormais inaptes à tirer
de l’arc. De leur côté, les Français devant la gravité des blessures
produites par les flèches de leurs ennemis, accusaient ces derniers de les
empoisonner. Mais ni l’une ni l’autre de ces accusations ne semble avoir
été fondée. La vérité est que la première était suggérée par les chefs
anglais eux-mêmes qui avaient intérêt à surexciter l’esprit de leurs
soldats en leur inspirant la crainte d’être faits prisonniers. Quant à la
seconde, elle était motivée par la mort de presque tous les blessés
atteints par les flèches anglaises ; pourtant c’était à d’autres causes
que le poison, qu’il fallait attribuer ce dénouement fatal. Les soldats de
la Grande-Bretagne étaient exercés à tirer avec beaucoup de force ; on
estimait, avec raison, que la vigueur du coup était parfois plus efficace
que la précision : en outre leurs flèches plus longues que les nôtres
–elles avaient au moins un mètre- étaient armées de pointes soigneusement
barbelées. Cette dernière particularité suffisait, avec leur grande force
de pénétration, à provoquer dans les blessures une inflammation que le
manque de soins immédiats rendait le plus souvent mortelle. Bien que la
coutume de barbeler les pointes de flèches ait été commune à toutes les
nations européennes, on doit supposer qu’en Angleterre elle fut mise en
pratique de façon spéciale, car le célèbre chirurgien du XVIème siècle,
Ambroise Paré, en indiquant la méthode de retirer du corps humain les
pointes de traits, ajoutait qu’il convenait d’employer un procédé
particulier « si le fer estoit barblé ainsi que souvent sont ceux des
Anglais ».
Ce ne
fut que lorsque le traité de Brétigny, qui démembrait la France, vînt
mettre fin à la guerre de Cent ans, qu’on songea, chez nous, à revenir à
la pratique de l’arc pour essayer d’imiter ces archers anglais qui se
vantaient, non sans raison, « de porter dans leur carquois à 18 flèches la
vie de 18 hommes ». Charles V réorganisa les compagnies, s’efforça de
renouveler leurs privilèges et les encouragea de toutes façons. Jusque-là,
l’arc dont on se servait dans notre pays était lourd, épais, et sa portée
peu étendue. On essaya de copier l’arc de nos voisins, fait en bois
d’if de Romanie, plus léger, plus long et lançant des flèches à deux
cent cinquante pas ; enfin, tout ce qui pouvait faire renaître le culte de
l’arc, négligé depuis un certain temps pour celui de l’arbalète, fut mis
en œuvre, si bien que, au dire de Juvénal des Ursins, « en peu de temps,
les archers de France furent tellement duits à l’arc, qu’ils surmontoient
à bien tirer les Anglais ». Malheureusement, après la mort de Charles V,
en 1380, son fils Charles VI, dans le cours de son règne, se laissa
persuader par l’aristocratie que « si ensemble se fussent mis les archers,
ils eussent été plus puissans que les princes et les nobles ; et pour ce
fuct enjoinct par le roi qu’on cessât (de tirer de l’arc) et que seulement
y eust certain nombre, en une ville, d’archers et d’arbalétriers ». Les
conséquences de ces dispositions, qui mirent au second plan les gens de
traits pour laisser aux chevaliers le premier rôle à la guerre, ne se
firent pas longtemps attendre, et ceux-ci en se ruant en vain, à
Azincourt, sur les pieux à l’abri desquels les archers anglais les
criblaient de flèches, provoquèrent un désastre tel qu’aucun des
précédents ne pouvait lui être comparé ; en effet, pour dix mille hommes,
dont huit mille gentilshommes, laissés par les Français sur le champ de
bataille, les Anglais ne perdaient qu’environ seize cents des leurs
(1415). L’habitude d’abriter les archers derrière des pieux fichés en
terre, la pointe menaçant l’ennemi, remontait, comme nous l’avons vu, à
l’époque romaine et avait été conservée par les peuples de l’Orient
(fig.41). A maintes reprises on eut l’occasion de voir les Anglais se
servir avec succès de ce moyen pour éviter le choc de la cavalerie, la
tenir à distance, et s’avancer même en conservant leurs positions.

En 1428, devant Beaugency, ils rencontrèrent un corps d’armée français
rangé en bataille : aussitôt « fut prestement faict commandement expres de
le roy Henry d’Angleterre, que chacun se meist à pié, et tous les archiers
eussnet leurs peuchons estoquiez devant eulx, ainsi comme ils ont coustume
de faire quand ils cuident estre combattus ». Les archers anglais firent
école. Pendant qu’ils occupent une partie du Boulennois et de la Picardie,
les Picards, déjà renommés comme tireurs, servent dans leurs rangs et,
prenant exemple sur eux, se perfectionnent et adoptent une manière de
combattre. C’est ainsi que, dans une escarmouche, près de Montépilloy, un
parti d’archers picards tient tête à l’armée du roi de France grâce aux
pieux derrière lesquels ils se retranchent. Les Bourguignons, longtemps
alliés des Anglais, acquièrent également une réputation comme archers, et
leurs chefs arrivent à se conformer à la tactique des chevaliers de la
Grande-Bretagne qui, loin de mépriser les gens de traits comme on le
faisait en France, tiennent à l’honneur de descendre de cheval et de
combattre à pied avec eux « affin que le peuple en fust plus assuré et
combattist mieux ».

Charles VII, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs, s’efforce, à
peine arrivé sur le trône, de procéder à des réformes destinées à créer
une armée nationale. Il apporte un soin égal à l’organisation des troupes
à cheval et à pied. Le 2 novembre 1439, il forme un corps de cavalerie
permanente par la création des compagnies dites d’ordonnance.
Chaque compagnie se compose de cent gentilshommes dont chacun est suivi de
deux valets et de trois archers montés. Enfin, le 28 avril 1448, par une
ordonnance datée de Montils-les-Tours, il crée les francs-archers, appelés
ainsi à cause des franchises ou exemptions d’impôts qui leur sont
accordées. Les francs-Archers sont destinés à constituer une sorte de
réserve et à remplir le rôle d’une garde nationale. Chaque ville doit en
fournir un nombre proportionné à sa population, pour être en mesure de
répondre aux appels du roi lorsque les circonstances l’exigent. Chacun des
francs-archers, que l’on nomme bientôt par ironie « francs-taupins » parce
qu’ils sont à pied et avancent en se cachant comme la taupe, est armé d’un
arc, d’une trousse portant 18 flèches et de la vouge, sorte de lame
à un tranchant emmanchée sur un long bâton. Il porte sur le corps un
jaque ou une brigantine et sur la tête la salade. Ces
soldats doivent être « eslus et choisis parmi les plus droicts et aisés
pour le faict et exercice de l’arc qui se pourront trouver en chacune
paroisse, sans avoir égard ni faveur à la richesse et aux requêtes que
l’on pourrait sur ce faire… ». Cette recommandation dénote bien de la part
du roi la volonté d’avoir surtout des tireurs habiles.
En
1453, lorsqu’il crée la Garde écossaise, ou, en tout cas, procède à sa
réorganisation de façon si complète qu’on peut lui attribuer ce corps
d’élite, il semble avoir le désir de donner à tous les archers du royaume
un modèle d’adresse, de courage et de dévouement en même temps qu’il tient
à témoigner à la nation écossaise sa reconnaissance des services que lui
ont rendus ses soldats en venant combattre l’ennemi commun, l’Angleterre.
Au commencement du règne de Louis XI, les archers sont toujours en honneur
et Philippe de Commines, que nous avons déjà cité, fait leur éloge en
disant : « la souveraine chose du monde ès batailles sont les archiers,
mais qu’ils soient à milliers car en petit nombre ne vallent rien », et il
ajoute ce conseil plein de sagesse, pour répondre à ceux qui préconisaient
alors l’emploi des archers à cheval, « que ce soient gens mal montés à ce
qu’ils n’aient point de regrets de perdre leurs chevaux ou du tout qu’ils
n’en aient point … ». Cependant, les progrès croissants de l’artillerie
avaient fini par provoquer l’invention de l’arquebuse, et il ne parut pas
douteux que l’arc, qui n’avait pu complètement détrôner l’arbalète malgré
les perfectionnements qu’elle avait déjà subis depuis déjà trois siècles,
allait tomber enfin en complète décadence. Pourtant, il n’en fut rien
pendant quelque temps encore ; les francs-archers, supprimés vers la fin
du règne de Louis XI et remplacés par les Suisses armés de piques et de
hallebardes, sont rétablis par Charles VIII et subsistent sous Louis XII.
L’expérience avait en effet démontré qu’aucune arme ne pouvait fournir un
tir aussi rapide que celui de l’arc ; l’absence de bruit et de fumée
donnant de plus à celui-ci, dans des circonstances particulières,
l’avantage sur les arquebuses, ces dernières, encore lourdes, peu
maniables et difficiles à charger, sont réservées de préférence, comme les
arbalètes, pour la défense des places.
L’arc
reste donc l’arme de la troupe en campagne et la flèche de l’archer, qui
s’attache à la blessure et affole les chevaux en leur battant aux flancs,
passe pour être plus redoutable à la cavalerie et plus capable de
l’arrêter que la balle ou la mitraille des arquebusiers. En outre, le tir
des engins portatifs à feu, pour atteindre une distance assez grande,
reste longtemps parabolique et longtemps aussi, lorsqu’on l’emploie de but
en blanc, sa portée n’est guère supérieure à celle de l’arc ou de
l’arbalète.
« L’archer et l’arbalétrier, di Guillaume du Bellay, occira aussi bien un
homme nud de cent ou deux cents pas loing que le meilleur arquebusier ; et
telle fois que le harnois s’il n’est des plus forts, n’y pourra
résister ». A la longue pourtant, les armes à feu de toute sorte, en se
perfectionnant finissent par changer les conditions dans lesquelles
s’engagent les combats. La vieille tactique qui consistait pour les
archers à se développer en tirailleurs ou, plus souvent à cribler de
flèches le front de bataille de l’ennemi et à se retirer ensuite derrière
la cavalerie pour permettre à celle-ci de charger, devient peu à peu sans
objet. Grâce à leur portée, les pièces d’artillerie remplissent désormais
cet office avec plus d’utilité. Les francs-archers sont définitivement
supprimés sous François 1er. Bientôt le nom d’archers ne sert
plus en France qu’à désigner les fonctionnaires subalternes de police, ou
certains huissiers du palais, et l’arc ne reste plus que l’arme
distinctive de la Garde écossaise, particulièrement attachée à la personne
du roi. Ce corps comprenait, à sa formation, cent hommes qui avaient à
leur tête vingt-quatre gardes de la même nation, appelés Gardes de la
manche, parce que deux d’entre eux se tenaient toujours de chaque
côté du monarque. Un autre corps d’Ecossais avait été placé à la tête des
quinze compagnies de gendarmerie et fut longtemps commandé par des
seigneurs d’Ecosse de la plus grande distinction et même par des fils de
roi, tels que le fils de Marie Stuart, Jacques VI, qui en capitaine en
1584. Mais insensiblement, la Garde écossaise se recruta dans les troupes
françaises et, dès lors, abandonna l’arc qu’elle remplaça par la
hallebarde.
La
dernière destinée militaire de l’arc, en France, fut donc de servir d’arme
de parade. Dans les autres parties de l’Europe occidentale son emploi à la
guerre disparut également de façon définitive; par contre, jusqu’à la
première moitié de ce siècle, il fut continué par certains corps de
cavalerie, d’origine asiatique, servant dans l’armée russe et, en 1815, on
vit en France des éclaireurs Tartares armés de l’arc, aux prises avec nos
troupes. En Angleterre, la vieille arme nationale subit la destinée
commune et fit place aux armes perfectionnées, mais ce ne fut pas sans
regret qu’on l’abandonna. Chaque fois qu’une tendance à en négliger la
pratique se manifestait, une ordonnance royale apparaissait et venait, par
des règlements précis et sévères, réchauffer le zèle populaire à son
endroit.
D’après l’Encyclopédie du XVIIIème siècle, Henri VIII avait obligé
chaque tireur d’arc de Londres à faire un arc d’if et deux d’orme, de
coudrier, de frêne ou d’autre bois, et les tireurs de la campagne à en
faire trois ; Elisabeth avait exigé que chaque archer eût chez lui
cinquante arcs ; Edouard IV, avant elle, avait ordonné d’en multiplier la
fabrication et défendu de les vendre trop cher. Les meilleurs ne pouvaient
pas valoir plus de 6 sous 8 deniers . Enfin, chaque commerçant qui
trafiquait à Venise ou autres endroits « d’où l’on tire des bâtons propres
à faire des arcs, était tenu d’en apporter quatre pour chaque tonneau de
marchandise sous peine de 6 sous 8 deniers d’amende pour caque bâton
manquant » et Richard III avait de même prescrit aux vaisseaux qui font
commerce des vins de rapporter « 10 bâtons à faire des arcs pour chaque
botte ou tonneau de malvoisie à peine de 13 sous 4 deniers d’amende ».
Vainement ces ordonnances furent renouvelées au XVIIIème siècle, vainement
aussi William Neade et sir James Turner essayèrent de prolonger l’usage de
l’arc à la guerre ; le premier, en publiant en 1625 un livre intitulé « Double-armed
man », « L’homme doublement armé », dans lequel il expliquait, avec
gravures à l’appui, un nouvel exercice militaire basé sur l’emploi combiné
de l’arc et de la pique ; le second, en réclamant, en 1670, la création
d’un corps de vélites dont une partie serait armée de l’arc. Ces
tentatives devaient forcément rester infructueuses et le mousquet et le
fusil finirent par être uniquement employés en Angleterre comme ailleurs.
Sans qu’on puisse dire qu’il figure encore de nos jours dans les rangs de
l’armée anglaise, il faut noter néanmoins que la Compagnie écossaise de la
Garde de la Reine a conservé l’usage de porter, aux jours de parade, l’arc
en même temps que le costume pittoresque des Ecossais aux temps des
Stuarts.
Texte tiré du livre Le
Tir à l'arc (1900) du Comte Albert de Bertier et réédité en 2007 par les
éditions émotion primitive |